"C'est un cadeau empoisonné que vous nous faites... Si je le pouvais, je vous effacerais tous tout comme vous nous effacez selon votre bon vouloir."
C'est mon maître qui tempéra mon intérêt pour les savoirs interdits et me ramena au calme et à la raison. J'en conçus une frustration assez intense, que j'évacuais en aidant à tous les travaux de démolition possibles. Ils n'étaient ni nombreux ni fréquents, et je me mis à en étudier la théorie plus que la pratique, ce qui me permit d'oublier.
"Mais je ne suis pas stupide... La vie de fanatique persécuté ne me tente guère."
Ce n'est que quand j'appris qu'il était hérétique que je compris toute la portée de ses paroles : lutter ouvertement contre les dragons ne servait à rien d'autre qu'à finir, au mieux, dans une prison ; seule la dissimulation pouvait nous permettre de gagner. J'étais de toute façon bien trop pleutre et raisonnable pour m'afficher trop ouvertement humaniste. Ma condition était déjà assez douteuse sans que je ressente le besoin d'en rajouter.
"Je ne veux pas être privé de ma liberté, ni par vous... ni par moi ; je ne veux pas que les dernières volontés d'un fantôme m'enchaînent à un destin funeste."
J'avais pendant longtemps eu des soupçons à son égard, et il venait de me les confirmer. Le fait qu'il me l'ait caché pendant si longtemps me désolait, et je ne savais pas si je devais me réjouir qu'il me l'ait finalement avoué... Enfin, c'est ce que je me suis dit après ; sur le coup, j'ai accepté sans hésitation.
Je savais que Griff était assez loin, mais je n'aurais jamais imaginé qu'elle le soit autant. L'idée de traverser le continent avec ces plans sur moi ne m'enchantait guère, mais je n'avais pas le choix et j'ai commencé à préparer mon départ.
"Je vous respecte et vous respecterai en tant que nos créateurs. Ne m'en demandez pas plus..."
Avec le temps, j'ai découvert l'ampleur des limitations que les dragons nous imposent, et je leur en ai voulu pour cela. Le nombre de connaissances qu'ils interdisent arbitrairement me révolte encore aujourd'hui, même si je me suis résigné à suivre leurs lois, plus par peur qu'autre chose.
"Je voudrais une vie calme... mais pas trop."
Je commençais à m'installer dans une saine routine quand mon maître est tombé gravement malade. Il refusa de se faire soigner par quelque moyen que ce soit, prétendant que ça allait passer, jusqu'à ce qu'il soit finalement trop tard et qu'on ne puisse plus rien faire pour lui.
C'est sur son lit de mort qu'il me parla de ses activités secrètes, des plans, de sa fille, qu'il fallait les lui remettre...
"Que je n'ai pas à me tourner vers le passé, mais que je puisse penser sereinement à l'avenir."
Je ne me souviens pas vraiment de mon enfance. J'étais encore jeune quand mon maître, qui recherchait un apprenti, a accepté de me prendre sous son aile, soulageant ainsi mes parents d'une bouche à nourrir en des temps difficiles. Mes souvenirs d'eux sont lointains, et je ne tiens pas vraiment à les revoir, pas plus que mes frères et soeurs.
"J'ai toujours envié ceux qui parvenaient à se contenter de la vie sédentaire ; j'aimerais en être capable."
J'ai donc vécu plusieurs années comme apprenti à l'école. J'y étais avide d'attention et de connaissance, y apprenant non seulement toutes les finesses de l'archerie, art que j'ai finalement maîtrisé, mais également d'autres disciplines plus inattendues. Mon maître m'apprit les subtilités du dressage, mais les animaux n'ont jamais vraiment semblé m'apprécier. Je profitais par ailleurs de la présence d'un alchimiste du voisinage pour en apprendre tout ce qu'il voulait bien m'enseigner.
"Je suis assez habile de mes mains, mais je n'ai jamais vraiment su m'en servir. Travailler la matière me plairait bien."
Il avait repéré mon adresse, et avait dit que je serais beaucoup plus utile dans un atelier que dans une ferme. Je ne savais pas si c'était vrai, mais j'ai tout de suite adoré jouer de mes doigts pour faire retentir le son d'une harpe ou utiliser un couteau pour sculpter le bois, choses qu'il faisait très bien et enseignait encore mieux.
"Je regrette... Je regrette surtout de disparaître ainsi, mais je suppose que c'est inéluctable. Même les rêves ont une fin, n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'il restera de moi, à part l'ombre d'un souvenir... ?"
Je fais ces rêves étranges depuis aussi longtemps que je parvienne à m'en souvenir. Quand j'ai finalement été assez âgé pour qu'on me prenne un minimum au sérieux, j'ai fait des recherches sans grand résultat. Dès que je disais que j'étais artisan en archerie, des portes se refermaient. Et quand je m'abstenais, je n'obtenais guère plus d'informations utiles.
Quand j'ai reçu la lettre, j'ai tout de suite su qu'il fallait que j'aille au rendez-vous. Heureusement que j'avais prévu de partir depuis quelque temps, sinon je ne sais pas comment j'aurais fait.
"Des enfants, peut-être, dont j'ignore l'existence... Vous avez intérêt à en prendre soin. Sinon, mon souvenir reviendra vous hanter."
"Je suis prêt, maintenant. Vous pouvez y aller."
J'ai parfois l'impression d'être différent des autres, de savoir pourquoi je suis là... Et quand j'y réfléchis, je ne sais plus vraiment, mais j'ai l'impression persistante de ne pas être là par hasard.